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Nouveauté de l’hospitalisation en psychiatrie : une singularité retrouvée

Francesca Biagi-Chai

Je vous propose d’étudier une présentation de malade, celle de Mlle Boyer faite par Jacques Lacan. Comme vous l’avez peut-être reconnue, il s’agit de la patiente dont parle Jacques-Alain Miller dans la préface de mon livre [1], et celle dont Lacan avait dit qu’elle était normale – ce qui avait évidemment étonné l’auditoire de l’époque.

Je vais d’abord faire le lien avec l’institution à plusieurs niveaux.

Le dialogue analytique au cœur de l’expérience en institution

Lorsque le jeune Lacan expose la clinique du cas Aimée dans sa thèse, il procède déjà à un ciselage du réel dans l’entretien psychanalytique – ce que j’avais relevé dans mon cours sur la psychose ordinaire. Les présentations de malade existaient bien avant Lacan, mais elles consistaient en des monstrations. Comme le fait remarquer J.-A. Miller, Lacan, lui, isole le patient du public et il a un dialogue analytique avec lui pour essayer d’attraper non seulement sa structure mais surtout la manière dont le sujet se débrouille avec la structure. C’est le point enseignant dans les institutions.

La structure correspond à ce qui est proprement psychiatrique : la paranoïa, la schizophrénie, etc. D’ailleurs les infirmiers connaissent très bien les signes, les phénomènes, les hallucinations. Mais le pas de plus que la présentation de Lacan permet, c’est de voir comment cela se trame pour le sujet, c’est-à-dire comment il traite la structure par la jouissance. La structure est particulière tandis que la jouissance est singulière. J’ai trouvé ce rapport entre la particularité et la singularité, souligné par Guilaine Guilaumé à Question d’École [2], d’une pertinence formidable ! Au niveau de la particularité, on peut dire : « c’est un psychotique plutôt paranoïaque ou plutôt schizophrène ». Tandis qu’au niveau de la singularité, il n’y a que la manière dont un sujet individuel a fait avec cette particularité-là, prise évidemment dans la forclusion. C’est vraiment fondamental et ce que vous avez développé, Guilaine, était remarquable.

Cela nous conduit à penser la présentation de malade dans l’institution. On retrouve immédiatement ce binaire central qui est la structure – la singularité de la jouissance, et on peut le répercuter sur les équipes qui sont présentes et entendent l’énonciation, car il n’est pas possible d’attraper la jouissance sans l’énonciation, si nous nous ne sommes pas là pour indiquer tous les chemins de l’énonciation, par où cela passe, et à quel point une parole peut être équivalente à un objet, à quel point par exemple un sujet qui se soûle de paroles se soûle vraiment, comme s’il buvait du vin. Il est possible de le faire entendre aux équipes en institution. Et quand elles l’entendent, c’est gagné, parce que la théorie s’incarne en elles. Elle devient la leur. Après, charge à elles de s’y intéresser.

À partir de là, on peut trouver une stratégie pour un patient. Je parle de cette stratégie dans le livre en utilisant les cercles concentriques d’Euler. La stratégie se situe au centre. Ce qui échappe, au croisement, c’est la tactique. La stratégie s’élabore alors à partir de l’énonciation du patient. Elle n’est donc pas pyramidale, elle ne tombe pas du ciel. Ce n’est pas un savoir déjà su d’un analyste ou d’un psychiatre. C’est un savoir retrouvé dans le dialogue. S’il est retrouvé dans le dialogue, il est donc transmissible – transmissible parce qu’il passe par l’énonciation et pas par les énoncés. C’est absolument fondamental et extrêmement précieux. On peut ensuite situer autour de cette zone centrale de la