DE LA THÈSE AU SINTHOME par Guy Briole

Pour orienter notre Conférence de ce soir, je voudrais vous parler rapidement
deux points qui feront le pont de ces Trésors cachés de la psychiatrie que vous avez
étudiés cette année et notre pratique d’aujourd’hui. Je pense que ce n’est pas par un
pur goût pour l’histoire de la psychiatrie que les enseignants de la SC d’Angers vous
ont proposé ce parcours. Ils en avaient, j’en suis sûr, l’idée de sa pertinence.


En premier lieu parce que l’histoire se répète bien souvent sans que les
leçons du passé n’aient été tirées. Il en va ainsi de l’état de la psychiatrie aujourd’hui.
Le dernier rapport de la Cour des comptes sur « Les parcours dans l’organisation
des soins en psychiatrie », de février 2021, fait ressortir les carences des soins.
Malheureusement les mesures préconisées augmentent la protocolisation
l’épidémiologie, etc., au détriment des soins eux-mêmes. L’article d’Éric Favereau
dans Libération du 29 mars 2021, est éloquent à cet égard. Voici comment il débute :
« Recours excessif à la contention, locaux indignes, non-respect des droits des
patients… Dans une analyse de 135 rapports issus de 54 départements, l’Union
nationale des familles et amis de personnes malades ou handicapées psychiques
dresse un état des lieux alarmant. »


Voilà ce qu’est un retour aux siècles passés, par effacement même de ce que
nous ont appris tous ces auteurs que vous avez approchés lors des différentes
conférences. Une pseudoscience biologique et statistique prétendant dans une
perspective gestionnaire faire taire l’humain n’est pas sans responsabilité dans cette
situation actuelle. Cette évolution n’est pas inéluctable et la psychanalyse vient là
comme résistance. Je vous rappelais, à la fin de ma première conférence à Angers,
le défi que Lacan voyait comme essentiel pour la place de la psychanalyse. Les
patients psychotiques, je le soulignais « disent attendre du psychanalyste un rapport
à la parole dont ils puissent se soutenir là où elle fait défaut chez eux, comme chez
ceux qui étaient leurs interlocuteurs habituels : les psychiatres. C’est, d’entrée, dans
le transfert à la psychanalyse, une supposition prêtée à l’analyste. »


En un deuxième point, je voudrais vous indiquer comment ce fait ce pont
entre ce Retour vers les trésors oubliés de la psychiatrie et l’actualité de nos
pratiques. Suivons simplement la démarche de Lacan.
Lacan, dans sa leçon du 10 février 1976, alors qu’il fait dans son Séminaire Le
sinthome, un enseignement sur Joyce s’arrête sur ce point « […] « j’ai commencé par
écrire Écrits inspirés. C’est un fait que c’est comme ça que j’ai commencé, et c’est en
cela que je n’ai pas à être trop étonné de me retrouver confronté à Joyce. C’est bien
pour cette raison que j’ai osé poser la question de savoir si Joyce était fou, c’est-à-
dire par quoi ses écrits lui ont-ils été inspirés ? 1 » Les Écrits inspirés, sont de 1931 et
dans ce texte Lacan montre l’affinité précise des troubles du langage avec la
psychose ; c’est comme une langue privée à laquelle Lacan donnera toute sa portée.
S’il prend en compte les travaux de Bleuler qui oriente vers l’équivalence troubles du
langage et diagnostic de psychose, Lacan voit davantage comment ce « langage
privé » peut trouver sa place dans une relation transférentielle.
C’est ce que nous allons accentuer ce soir.

LIBERTÉ ET CONVICTION DÉLIRANTE

Dès sa thèse, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité 2 , Lacan reprend l’assertion selon laquelle « dans le délire l’inconscient
s’exprime directement dans le conscient » sous la forme d’interprétations. « C’est là,
dit-il, un sens tout nouveau qui s’offre au terme de délire d’interprétation. 3 » Il oppose
l’appel à l’interprétation que, par exemple, constitue le rêve à la production
interprétative de la psychose.
Au sens caché du rébus névrotique, fait écho « la conviction délirante 4 ».
L’apparente logique implacable de la « conviction délirante » se révèle n’être
« qu’imprécision logique », dès qu’il s’agit pour le malade de cerner les « faits
originels », ce qui a été « l’intuition initiale ». Pour Lacan, il ne s’agit pas d’un trouble
de la remémoration, mais d’un trouble de la croyance qu’induit la défaillance
dialectique, celle des « cadres logiques de la pensée normale 5 ». Pour autant,

précise Lacan, le délire n’apparaît pas sans valeur de réalité dans le lien étroit qu’il
entretient avec un « […] conflit, à forte résonance éthique 6 ». C’est un point clé de sa
thèse qu’il gardera toujours présent dans son enseignement.


1 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome. Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil,
mars 2005, p. 78. Ce lien me fut indiqué par Laura Sokolowsky.
2 Lacan J., De la psychose ordinaire dans ses rapports avec la personnalité. Paris, Seuil, 1975.
3 Ibid., p. 293.
4 Idem.


La liberté et la psychose
Nous avons vu que la question de l’enfermement et de la psychose a parcouru
et continue à concerner l’univers de la maladie mentale. Posons la question
autrement, sous un angle plus philosophique pour rebondir sur ce que cela nous
enseigne pour notre pratique.
Il n’est pas de psychotique qui ne se pose ou qui ne pose la question de la
liberté. Mais, il n’est pas d’homme non plus qui ne s’interroge de la liberté.
À cette question, il n’y a pas de réponse unique, mais des axes de réflexion.
Par exemple à partir de la définition de Lalande : « La liberté est l’état de celui qui fait
ce qu’il veut et non ce que veut un autre que lui ; elle est l’absence de contrainte
étrangère ». « L’homme libre, c’est celui qui agirait conformément à sa volonté. 7 »
Cette définition, très générale, contient pourtant trois notions qui nous
retiennent :

  • la catégorie d’un autre (Autre) où pourrait s’aliéner la liberté ;
  • la contrainte extérieure (et ses degrés) ;
  • la notion d’une décision du sujet, donc de sa responsabilité.

La liberté et la contrainte.
Dans cette acception, « on est libre de faire ce qui n’est pas défendu par la loi,
et de refuser de faire tout ce qu’elle n’ordonne pas. » Ainsi, la contrainte sociale
n’exclut ni la responsabilité, ni une éthique du sujet.

La liberté dans un sens absolu.

À partir de cette première approche, on peut opposer :

5 Ibid., p. 294.
6 Ibid., p. 271.
7 Lalande A., Vocabulaire technique et critique de la philosophie [1926]. Paris, PUF, 1983, p. 558-567.


La liberté est alors le degré d’indépendance d’un individu par rapport au
groupe social auquel il appartient.
Celui qui prendrait la plus grande indépendance par rapport aux normes et à
la morale, atteindrait à la liberté absolue. C’est aussi parce que, celui-là qui est le
psychotique, est l’homme libre que cela lui fait retour, dans la désignation d’aliéné,
par l’enfermement. Enfermement qui signe l’exclusion et restaure les valeurs du
groupe. Que cet enfermement soit celui des enchaînés d’avant Pinel ou celui de la
chimiothérapie actuelle, ce que l’on demande au psychotique, c’est de se taire. C’est
une question bien connue de ceux qui travaillent en institution.

Sur ce point Lacan souligne que dans les institutions, émanation des sociétés,
dans les institutions en rapport avec les psychotiques, il y a toujours un point, plus ou
moins apparent, mais toujours un point où prévaut un rapport fondé à la liberté.
Autrement dit, que l’institution soit tout ouverte, là ou d’autres sont régies par la loi
sur les placements, cela n’en règle en aucune façon la question de la liberté du
psychotique.

Le psychotique peut d’évidence nous le montrer quand, par exemple, il
demande à être enfermé ou jugé pour protéger sa liberté.

Liberté et responsabilité
Considérons maintenant cette définition de John Stuart Mill (1806) qui se
trouve dans son texte sur La logique : « Une personne ne se sent libre que quand
elle domine ses actions et ses tentations et que même si elle y cède, elle sent qu’elle
pourrait y résister. 8 »
Alors, les « influencés », ces patients qui au temps de l’émergence
psychotique, subissent cette action extérieure que de Clérambault a appelé le
syndrome d’influence, disent qu’ils ont résisté, mais qu’ils n’ont pas pu faire
autrement que d’obéir aux voix. Ils sont contraints. On commente leurs actes, leur
pensée, on leur fait faire toute sorte de choses auxquelles ils sont obligés. Ce « on »
(Cf. citation par A. Lalande, op. cit., p. 560.) est caractéristique de l’emprise délirante à son début, avant que le travail délirant ne le fasse passer au “ ils ”, puis au “ il ” du persécuteur désigné. Clérambault, comme Henri Ey, attribue ce premier temps à un facteur
lésionnel qui dégage le sujet de toute responsabilité et, le travail délirant aux
remaniements de la personnalité.
Lacan se sépare sur ce point de ces deux auteurs. Dégager la production
délirante de l’organicité, c’est la seule possibilité de rendre au psychotique sa liberté
donc sa responsabilité. Lorsque Lacan reprend de Hegel la structure logique de la première
aliénation : “La liberté ou la vie”, il n’en fait pas une conscience de soi. Au contraire, il
l’en distingue radicalement en ce sens que, pour la psychanalyse, l’aliénation du
sujet s’ordonne à partir d’un champ qui lui est extérieur, celui de l’Autre.
Le surgissement d’un sujet du langage au champ de l’Autre, suppose une
affirmation, un oui primordial au signifiant. Ainsi, le sujet n’est pas créateur mais
créé, effet du signifiant. Et, personne ne peut jouer seul sa partie. Tout au moins s’il
est sujet du discours, sujet pour lequel il existe toujours un Autre, « compagnon du
langage. » En ce sens, seul le psychotique serait l’homme libre de ne pas être aliéné au
langage avec lequel il prend toute liberté, au point d’en faire un langage privé. Cela
lui fait retour sous la forme de l’emprise qui, par contrecoup, l’assujettit au(x)
persécuteur(s). « L’Autre veut ça », dit Lacan.
Mais, est-ce inexorable qu’il ne puisse répondre, comme le soutenait de
Clérambault, que par la « passivité » ? Ce n’est pas la position de Lacan qui indique
comme conséquence pour les psychanalystes d’être un interlocuteur pour le
psychotique.

La liberté, un choix
Un court extrait d’une lettre qui m’a été adressée par une patiente, rencontrée
il y a quelques années dans un moment fécond paranoïde et érotomaniaque. Les
aléas des mutations familiales l’ont amenée vers une ville de province, où elle a été
internée pendant plusieurs années.


Pour cette patiente, la lutte pour la liberté se fait dans une confrontation
incessante avec le réel hallucinatoire. Pour cette lutte, elle a trouvé un support dans
l’envoi, depuis plusieurs années, de fréquentes lettres que d’ailleurs elle m’adresse
toujours. Dans sa dernière lettre, elle écrit : “Pardonnez-moi de vous harceler
constamment par mes lettres. Mais, combien votre pensée m’a sauvée alors que
j’étais sans issue psychique, privée de liberté parce que j’étais atteinte
d’hallucinations. Ces années ont été l’avènement du Message avec moi-même, avec
le Maquillage. J’ai choisi la solution du mensonge, du déguisement car, si j’avais
avoué ma maladie, j’en serai au même point. Pour moi, il fallait que vous acceptiez
ce mensonge, même si je savais pertinemment que, connaissant mon psychiatre, et
si je vous avais avoué le mal dont j’étais atteinte, vous n’en auriez pas informé mon
psy. J’ai menti, j’ai bafoué mon être, mais c’est ainsi que mes hallucinations m’ont
laissée tranquille. Elles ne m’assaillent plus. ”
Au fond, le psychotique pose lui-même la question de la liberté du côté d’un
choix. S’il ne veut dépendre de personne, en tous cas si sa question ne semble pas
appendue à celle d’un Autre — radicalement absent — cela lui revient sous la forme
du morcellement dans la schizophrénie ou, dans la paranoïa, d’être aimé d’un autre,
au point d’en être persécuté. Ainsi, sa liberté, sa marge de manœuvre par rapport à
l’Autre, peut-elle supposer ce maquillage, au prix d’être enfermé.
Cette vignette clinique montre comment un patient psychotique a pu trouver
lui-même à s’appuyer sur un Autre – sans qu’il ait eu besoin que cet Autre ne lui
fasse signe et c’est même à cette condition que l’Autre a pu exister comme faisant
fonction d’Autre. Je n’ai jamais répondu à ses lettres, ce qui se comprend de
l’érotomanie, mais je les aie gardées. Pour elle, ces lettres ont trouvé un destinataire.
Nous devons nous trouver enseignés de cette fonction de l’Autre pour le sujet
psychotique quant à notre place dans le transfert. Bien sûr nous y sommes comme
autre — avec les écueils de l’érotomanie de transfert — mais, on le voit le sujet
psychotique sait aussi, pour une part faire avec les semblants et faire avec un Autre
construit à sa mesure.

JOYCE, INTERLOCUTEUR DE LACAN

Dans son dernier enseignement Lacan fait de Joyce son interlocuteur en ce
sens qu’il a pu se passer de la psychanalyse pour trouver un moyen d’inclure et de
localiser l’imaginaire qui fuit dans un nouage avec le symbolique et le réel.

Le lapsus calami
Joyce s’affronte aussi à la psychanalyse par le traitement singulier qu’il
applique au rêve où les images sont relues comme des impressions auditives : ce
qui se figure dans le rêve s’entend et, ainsi, se lit hors des connections habituelles.
Lacan souligne une erreur dans l’écriture du nœud : un lapsus calami 9 touchant au
réel. Ce qui s’écrit du rêve se parle en voix par une faute d’inscription du nœud au
niveau phonétique. Néanmoins, il existe donc, dans l’invention joycienne, une
« traduction » du délire dans un nouage qui tient. Sauf, souligne Lacan, dans les
épiphanies où les mots se traduisent en effets de lumière qui hantent divers lieux
d’un pseudo-langage qui devient une langue privée seulement entendue des initiés.
C’est le rêve rébus porté à son incandescence telle que Finnegans Wake le figure et
où « le rêveur […] est le rêve même. 10 » C’est une autre manière de dire que ce rêve
se loge dans un inconscient à ciel ouvert.
Il est remarquable de noter comment depuis le début, Lacan a insisté sur cette
erreur de logique qui affecte le langage et qui fait, parfois, occuper une place où, de
ne pas y être, rend possible de se mouvoir parmi les autres.
Il en est ainsi de ce patient qui, entre sa mère qui profère que « donner du
sang, c’est donner de la vie » et la sentence paternelle « ne met pas ta tête entre les
morts » — ce que, précisément, il fait par un intérêt pour les morts célèbres — il a
l’idée qu’il pourrait disparaître sans que personne ne s’intéresse à lui : on pourrait lui
voler sa vie ! Là où le patient se voit tout rouge de ce sang qui est supposé donner la
vie — qui, ici, le déplace vers ce qu’il comptabilise de morts « fameux » pour lui
éviter ce « devenir » qui pourrait le toucher — il trouve à y échapper par cet énoncé :
« là, à cette place, ce n’est pas moi » ; à cette place, c’est un autre ! Parade fragile
qui ne tient que d’être articulée au transfert. C’est ce que l’analyste, dans la direction
de la cure, lui permet par un nouage des pièces isolées de sa vie.

9 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome. op. cit., p. 152.
10 Ibid., p. 125.


L’architecture d’une suppléance
Mais Lacan a aussi fait valoir comment une invention, résultant le plus souvent
d’un travail soutenu sur de nombreuses années, est une conquête de haute lutte
pour celui qui n’a pas le Nom-du-père comme appui. Cela permet à ce nouage de
tenir et au parlêtre de se déplacer dans le monde parmi les autres et même d’y
réussir une vie sociale. Mais c’est au prix de quelques aménagements, souvent très
contraignants.
C’est le cas de ce jeune architecte qui en vient à exprimer que ce qu’il appelle
« son obsession » est son « outil de travail » et il ajoute cette précision en deux
points indissociables : « La pensée se fait auditive, la pensée est thématique ». Et
c’est là qu’il doit tout ordonner en dossiers, en films, sans faire de faute. C’est ainsi
que fonctionne son cerveau qui doit tout cloisonner pour ne pas contaminer les
pensées. Il se trouve à fortifier l’architecture de sa suppléance avec des lignes
toujours à redresser et des poutres à placer ici où là pour éviter tout effondrement.
Ce n’est pas de l’à-peu-près, c’est, selon son mot, « formel » et cela nécessite qu’il
ne soit pas « au premier plan », comme pouvait le faire Camille Claudel faisant
signer certaines de ses œuvres par Rodin. Quand ce devrait être lui, c’est un autre
qu’il met au premier plan. Là où il pourrait être, où on pourrait l’attendre, c’est un
autre qui est à cette place. De la même manière il se tient à distance de l’amour et,
dans son rapport aux femmes, il pense à ce qui le complémenterait dans un contrôle
qui ne peut lui échapper.
Voilà une vie au prix de veiller à toute échappée de l’imaginaire, toujours
possible et qu’il faut d’urgence ré-inclure dans un programme. C’est toujours à refaire
et ce n’est possible qu’avec l’appui qu’il trouve dans le transfert. Je le redis car c’est
central.

APRÈS-COUP, L’ORIENTATION LACANIENNE

Cette année a permis de mettre au jour des approches cliniques différentes
mais ce que propose la psychanalyse c’est une autre clinique : fine, non préétablie,
ouverte à la dynamique de chaque vie. Cela n’est rendu possible que par
l’implication de l’analyste.
Il ne suffit pas de rêver, par exemple que le travail du rêve puisse suppléer au
travail du bien dire de l’analysant comme à l’acte de l’analyste. Ainsi nous pouvons
soutenir qu’il en va du rêve comme de l’acte et de ses effets d’après-coup. « L’acte
est un commencement, voire une origine, mais il ne peut se juger comme acte
qu’après coup 11 »
L’après-coup, c’est ce qui se produit dans un lien temporel, après que la
chose a eu lieu et qui semblerait indiquer un lien de causalité : ce qui surgit aurait un
rapport avec l’événement qui s’est déjà produit.
Cette notion ramène à la conception du temps telle que Heidegger la définit
comme une temporalisation qui n’est pas la succession temporelle de temps
successifs mais un nouage de ce qui est repris du passé, dans ce que le présent
configure et indique de l’être futur. Le lien est avec le Dasein, cet « être-là » que
dégage Heidegger dans Être et temps 12 .
Lacan est un lecteur attentif de Heidegger. Il connait cette approche du temps
et, c’est en 1953, dans Fonction et champ de la parole et du langage en
psychanalyse, qu’il a proposé de traduire le concept freudien de nachträglich par
après coup 13 , ce qui implique une signification rétroactive. L’année suivante, dans sa
leçon du 13 janvier 1954, Lacan remarque que, avec Freud, chaque cas est à
considérer dans sa singularité ; cela signifie, entre-autres, « la réintégration par le
sujet de son histoire ». Ça ne veut pas dire qu’il s’agisse d’être renvoyés vers le
passé car « L’histoire n’est pas le passé. L’histoire est le passé pour autant qu’il est
historisé dans le présent — historisé dans le présent parce qu’il a été vécu dans le
passé. 14 » C’est là une excellente définition de l’après coup : il faut un avant auquel
l’après peut donner son sens.

11 Miller J.-A., « L’acte entre intention et conséquence », La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n°42, mai
1999, p. 7-16.
12 Heidegger M., Être et temps. Paris, Gallimard, NRF, 1992.
13 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil,
1966, p. 256.
14 Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par Jacques-Alain Miller,
Paris, Seuil, 1975, p. 19.

LA SINGULARITÉ DANS LA VARIÉTÉ

Ce que nous soutenons être la clinique c’est ce qui ressort et reste lorsque
l’on est arrivés à dégager la logique du cas. Ce qui distingue cette clinique de toute
autre c’est d’être une Clinique Sous transfert. C.S.T. énonce JAM qui recommande
d’en faire le colophon 15 de toute clinique analytique, c’est-à-dire ce qui en fait sa
marque, sans la dater. C’est dire que cette clinique est vivante, évolutive. Et, JAM
donne cette précision qui est notre boussole : « la clinique psychanalytique, à
proprement parler, ne peut-être que le savoir du transfert […] 16 ».
Alors, cela amène à se poser la question de savoir comment on apprend la
clinique ? La réponse la plus appropriée c’est que la clinique s’apprend du patient.
J’ai développé ce point avec vous lors de la première Conférence. En quelque sorte,
c’est lui le théoricien de son propre cas. Pour autant, si nous avons à apprendre de
ce qu’il dit et de comment il le construit, nous avons aussi quelques repères qui nous
orientent.
Disons, en premier lieu que c’est un clinique sur-mesure. Ajoutons que si c’est
une clinique sous transfert, elle s’établit de la rencontre. En cela, elle est une clinique
du hasard, ce qui ne l’empêche pas d’être rigoureuse. Ce n’est pas une clinique des
nécessités qui, elle, serait déjà écrite et qu’il resterait à appliquer aux patients en les
figeant dans des classifications validées par le plus grand nombre. Alors, se perdrait
la subjectivité et ce que chaque patient peut avoir de plus singulier y compris dans
ses modalités de jouissance amenant à s’égarer et à conduire le patient dans des
errances, des impasses ou pire !

La variété des cas c’est ce dont on soutient notre approche d’une clinique. Il
ne s’agit pas de cas démonstratifs d’une structure clinique et non plus d’une théorie
de la clinique. Il s’agit de la singularité de chacun.

“La science n’a pas de limite”.
Cette infirmière de 40 ans est en arrêt de maladie de longue durée avec le
diagnostic suivant : « état dépressif sévère avec inhibition socioprofessionnelle »
15 Miller J.-A., « C.S.T. », La conversation clinique, Paris, Le champ freudien éditeur, 2020, p. 23.
16 Idem.


Cela exclut toute possibilité de réinsertion et elle est renvoyée de psychiatre en
hospitalisation, d’antidépresseurs à des neuroleptiques à action anxiolytique. C’est la
théorie du burnout qui lui est opposée et qui, c’est bien le cas de le dire, la maintient
out de toute écoute appropriée.
“La science n’a pas de limite”. C’est la première chose qu’elle veut me dire.
On est tout de suite, si on veut bien lui laisser un espace où elle puisse parler, dans
le vif de sa question. Elle veut bien accepter certaines expériences, mais il faut qu’on
lui dise pourquoi c’est elle qui doit supporter tout cela et dans quel but. Cela fait dix
ans que ça dure, qu’on la surveille, qu’on agit sur ses pensées, qu’on la dirige. Elle a
été obligée de quitter son travail, son appartement, ses amis pour se réfugier auprès
de sa mère avec laquelle elle vit. Même là, “ils” continuent. Bien sûr, elle a écrit à la
police, mais aussi à différents ministres -Santé, Justice- et aussi au Président de la
République. Les seules réponses qu’elle ait obtenues, c’est d’avoir été hospitalisée
en psychiatrie. Elle estime qu’elle n’est pas folle, que cela concerne la Science, une
science qui est au-dessus du commun des mortels.
Aussi, dit-elle, “je viens poser ces questions à un psychanalyste”. Elle n’attend
pas un diagnostic, elle vient demander une aide par rapport à cet insupportable.
Quand est-ce que cela a commencé ? Il y a dix ans, elle s’en souvient très
bien, mais ne comprend toujours pas pourquoi. A-t-elle fait une faute ? Si c’est cela
qu’on le lui dise. “Jusque-là les psychiatres m’ont prise pour une folle, et n’ont pas
voulu écouter ce que j’avais à dire, ils m’ont donné des neuroleptiques”.
Donc, avec elle aussi, si on veut savoir, elle veut dire, témoigner. Elle était
infirmière et “irréprochable” dans son travail. Le “Patron” était un homme craint et
admiré. Un jour, lors de la grande visite, devant toute la cohorte qui le suivait, il s’est
mis à parler de la procréation médicalement assistée et il aurait insisté sur le fait que
les femmes allaient pouvoir se passer des hommes pour avoir des enfants. Elle a
immédiatement compris : le discours la visait, chacun dans le groupe l’avait deviné.
Qu’a-t-il voulu dire ? Pourquoi a-t-il dévoilé sa vie intime ? On lui imputait une faute
éthique quant à sa vie sexuelle. Elle a été brutalement plongée dans une grande
perplexité. La réponse lui est venue sur un mode hallucinatoire. Elle a entendu qu’il
disait : “La science n’a pas de limite”. Elle quitte précipitamment la visite. Pourquoi
elle ? Pourquoi doit-elle subir toute ces expériences ? Elle a été choisie ! Ce qui est
out de ce burnout, c’est le nouage qui la tenait et qui, dans cette mauvaise rencontre
avec cet énoncé, s’est violemment défait. La question est de savoir comment se faire
destinataire de ce out pour, dans le transfert, postuler pour un in. Autrement dit
trouver à nouer, dans le transfert quelque chose pour qu’elle trouve un appui : refaire
un nouage qui lui soit singulier.

LE PARI DU TRANSFERT

Il faut avoir les « esgourdes appropriées 17 » comme dit Lacan dans Je parle
aux murs pour que les symptômes, ceux d’une clinique de l’observation, ne
recouvrent pas les dires du patient. Cette clinique fait taire le patient, elle fait le pari
sur la catégorie, sur la classification. Pour autant, citer le patient, s’attarder sur ses
dires à l’infini, n’en fait pas non plus une clinique. Encore faut-il que ces dires soient
écoutés, entendus pour ce qu’ils sont et qu’ils ne soient pas interprétés à la hâte par
chacun des analystes, selon des idées préconçues. Ils s’écoutent d’autant mieux
qu’ils sont reportés au transfert et, dans ce contexte, à leur précision à laquelle le
patient, ou l’analysant, est sollicité par l’analyste. Il est sollicité d’en dire un peu plus,
encore et toujours un peu plus, sur sa position à lui — analysant ou patient — par
rapport à ses énoncés. Ceci est radicalement différent que d’appliquer une
interprétation à un dire.
Il ne s’agit pas non plus de trop s’attarder sur l’entourage. Par exemple de
mettre en lumière un « père déficient » quand il s’agit d’un trou dans le symbolique
que Lacan désigne, dans son premier enseignement, d’être la forclusion du Nom-du-
Père. Trou auquel le sujet psychotique trouve parfois une manière de le boucher par
un délire ou un symptôme qui consoliderait, au moins provisoirement, l’ensemble.
Dans les cas dont j’ai parlé et, en fait avec tous les patients, plus que de se
fixer sur une nomination diagnostique, il s’agit pour l’analyste aux prises avec sa
pratique, dans le transfert, de trouver à faire la paire 18 avec celui qui s’adresse à lui. Il
faut trouver comment rendre vivant ce qui s’impose du réel à un sujet dans ce que
Lacan appelle la « conjoncture dramatique » d’un déclenchement psychotique quand
la solution trouvée par le sujet que nous appelons, avec son dernier enseignement,
sinthome, ne tient plus.

17 Lacan J., Je parle aux murs. Paris, Seuil, 2011, p. 91.
18 Lacan, J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.


Cette « dramaturgie » 19 n’est pas une dramatisation de la situation. Cela se
vérifie aussi pour chaque demande dans sa singularité. Ce qui fait la différence c’est
la manière que nous avons de nous sentir impliqués dans le transfert comme dans
l’acte que nous soutenons.
Cette clinique vivante, orientée par le dernier enseignement de Lacan vers le
sinthome bouscule notre pensée, plutôt familière du mode binaire : névrose ou
psychose, Nom-du-Père ou pas, symptôme ou fantasme. Ce concept — celui di
sinthome — est, comme a pu l’épingler J.-A. Miller, « déstructurant » en ce sens qu’il
ravale les structures cliniques classiques et que, au-delà d’elles, il désigne un mode
de jouir singulier. Ainsi, se trouve mise en cause une clinique pour tous, une clinique
de l’universel des psychotiques, des névrosés, etc., et bien sûr notre manière de
soutenir une place dans le transfert.
C’est l’après-coup que je vous propose dans un nouage d’hier avec demain.

19 Lazarus-Matet C., “La brújula de la ‘coyuntura dramática’”, Fundamentos de las entrevistas clínicas de orientación lacaniana. Compiladora Viviana Berger, México, Akasha, col. Parole, 2020, p. 87.